Krugman et les bulles
Paul Krugman[1]
publie dans le NYTimes[2] un
grand nombre de billets très courts
exprimant son opinion d’économiste sur tous les évènements d’actualité qui
l’inspirent ; mais leur brièveté les rend parfois très obscurs pour beaucoup de lecteurs. Or, il vient de
nous donner un article explicitant la justification théorique de ses
affirmations péremptoires sur la manière de sortir de la crise. En voici la
traduction.
Des bulles, encore de bulles, un conflit conceptuel.
Nous vivons les
séquelles d’une crise financière majeure. Reinhart et Rogoff[3]
nous avaient avertis de ce que la reprise serait probablement lente ;
j’avais fait de même en me fondant sur moins de justifications historiques. Et
cela s’est confirmé.
Mais, en me basant sur les discussions que j’ai entendues,
tant dans les blogs que sur les forums comme celui sur le débat de la Chambre
des Communes de lundi dernier, il y a beaucoup de confusion, même chez les
économistes, sur ce que nous dit réellement le type de reprise lente suivant la
crise financière. En gros, il semble y avoir une confusion entre ce qui est
habituel et ce qui est nécessaire. Ce ne sont pas les mêmes choses.
Voilà comment j’interprète ce que nous voyons dans les
données historiques : la crise financière laisse un excès de problèmes du
secteur privé, principalement un excès de dette de quelque sous-ensemble
d’agents économiques – ménages, dans le cas des Etats Unis. Parce que ces
agents sont soit obligés soit fermement persuadés de réduire leurs dépenses, le
taux d’intérêt adapté au plein emploi baisse fortement – et dans le cas d’une
crise sévère, tombe largement en dessous de zéro.
Il résulte de ceci que la politique monétaire
conventionnelle, qui normalement supporte une grande partie du poids de la
stabilisation économique, n’est plus capable de le faire.
A ce stade, il y a d’autres options de politique économique.
Vous pouvez appliquer une politique fiscale discrétionnaire, c’est-à-dire une
stimulation fiscale, pour accroître la demande ; vous pouvez appliquer une
politique monétaire non conventionnelle pour déprimer le « spread »
des taux d’intérêt, et/ou augmenter les anticipations d’inflation, ce qui aide
à dépasser le problème de la borne zéro[4].
Historiquement cependant, les pays tendent à ne pas appliquer ces mesures, ou
ne le font pas sur une échelle suffisante. Pourquoi ? Considérations
politiciennes. Confusion intellectuelle. Inertie. Craintes mal placées.
Au fond, cela exige beaucoup plus de clarté et d’unité de
poursuivre soit l’expansion fiscale discrétionnaire soit la politique monétaire
non conventionnelle que de baisser le taux de la FED[5],
et peu de pays font en sorte d’exposer cette sorte de clarté et d’unité. Et
c’est pour cela qu’il fallut une guerre pour mettre fin à la Grande Dépression ;
il n’y a rien de particulier dans les dépenses militaires d’un point de vue
économique, mais en tant que domaine politique Hitler[6]
s’organisa pour passer outre aux objections habituelles envers la stimulation.
Cela m’amène aux confusions intellectuelles.
D’abord, je reçois de nombreuses récriminations affirmant
que les gens dans mon genre ne sont pas consistants : nous disons que les
crises financières sont habituellement suivies par des baisses prolongées, et
nous voulons aussi Mettre Fin à cette Dépression Maintenant[7] !
et proclamer que cela peut être fait très vite. Mais ce n’est pas de l’inconsistance :
ce sont de simples actions politiques qui pourraient rapidement mettre fin à
cette dépression maintenant, de même que c’était de simples actions politiques
qui auraient pu rapidement miettre fin aux dépressions passées. Le problème est
que les hommes politiques, aujourd’hui et hier, tendent à ne pas prendre ces
décisions – et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle quelques-uns d’entre
nous écrivent des livres.
Ensuite, il y a beaucoup de confusion sur la différence
entre demande et offre. On entend sans cesse que l’on ne peut espérer revenir
au niveau d’emploi de 2007, parce qu’il y avait alors une bulle. Mais qu’est-ce
qu’une bulle ? C’est une situation dans laquelle des gens dépensent trop –
et on ne peut attendre d’eux qu’ils reviennent à leurs anciennes habitudes de
dépense. Mais cela ne nous dit pas si d’autres gens peuvent dépenser
davantage, de telle sorte que l’économie ne souffre pas d’une dépense
d’ensemble inadaptée. Larry Summers[8]
aimait dire qu’il n’est pas nécessaire de regonfler un pneu crevé par le
trou ; c’est l’évidence même. Oui, les ménages américains très endettés
devront dépenser moins dans l’avenir ; mais le gouvernement peut dépenser
plus, nous pouvons réduire le déficit du commerce extérieur, et d’une manière
générale il n’y a pas de raison que la demande totale doive se réduire en dépit
des excès passés de certains acteurs.
Un dernier point : on continue d’entendre l’argument
« structurel », selon lequel nous devons nous attendre à un
sous-emploi élevé de longue durée parce que cela prend du temps d’adapter les
ouvriers du bâtiment aux emplois industriels. Une réponse est que cette
description de l’économie est fondée sur des données erronées: les pertes
d’emplois n’ont pas été concentrées sur quelques secteurs ou professions, elles
ont été largement étalées dans l’économie. Mais il y a aussi une réponse
conceptuelle : si le déplacement de travailleurs d’un bout à l’autre des
secteurs exige un sous-emploi de masse, comment sont apparues les années de la
bulle – quand nous quittions l’industrie pour aller dans le bâtiment –
n’était-ce pas des années de sous-emploi élevés ? Pourquoi aller dans les
secteurs de la bulle créé plus d’emplois, mais quitter les autres secteurs
résulte en mois d’emplois ? Je n’ai jamais entendu une réponse cohérente.
Revenons au cœur du sujet : oui, la suite des crises
est habituellement une période pénible. Mais cela est dû au fait que la réponse
politique aux crises est généralement mal foutue. Nous répétons la même
histoire – mais nous ne devrions pas.
Le Professeur Krugman
s’en prend de manière convaincante à ses confrères qui conseillent les auteurs
des mesures politiques mal foutues ; nous aimerions maintenant qu’il nous
dise les mesures utiles qu’il recommande.
[1] Prix
Nobel d’économie 2008
[2] Du 20
octobre 2012
[3] Auteurs
de : Cette fois c’est différent : huit siècles de folie financière
2010
[4] Il
s’agit du problème posé à l’économie par le taux d’intérêt fixé par la banque
centrale à zéro.
[5]
Abréviation de Federal Reserve (Banque centrale des États Unis).
[6]
Oserons-nous dire que Paul Krugman atteint le fameux point Godwin ?
[7] End This
Depression Now ! Titre d’un livre récent (juillet 2012)de Paul Krugman
[8] Célèbre
économiste américain, Ancien Secrétaire au Trésor.
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